Henri Meschonnic (1932-2009) est l'auteur d'une oeuvre considérable où poèmes, essais et traductions font le continu d'une théorie du langage et du rythme et d'une pratique d'écriture et de lecture pleines de vie l'une par l'autre. Ce blog offre simplement des documents à tous ceux qui de près ou de loin aimeraient continuer avec Henri Meschonnic.

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vendredi 18 février 2011

Critique de Célébration de la poésie sur Fabula

VALEUR DE LA POÉSIE

Caroline Andriot-Saillant
Henri Meschonnic, Célébration de la poésie, Lagrasse, éditions Verdier, septembre 2001, 266 p., isbn 2-86432-341-9. 19,10 Euros(125,28 F).

Henri Meschonnic, de son propre aveu, écrit pour " respirer dans l'irrespirable " (p. 256), entendez dans le monde inhabitable de la poésie contemporaine : cette dernière formule aurait pu être la sienne, dans ce livre du refus et de l'accusation, notamment à l'encontre du discours heideggérien sur l'habitation poétique du monde. Il s'agit donc d'un livre polémique, malgré les déclarations de l'auteur en introduction : la position de H. Meschonnic dans la théorie et la pratique de la poésie des vingt dernières années est affirmée avec une force péremptoire, à coup de formules parfois efficaces, souvent agaçantes. Et l'entreprise vise à dénoncer les fausses représentations et les " faux poèmes ", sans argumenter pleinement ses propres postulats. En outre, la progression de l'ouvrage n'est pas très claire, puisque trois chapitres sur quatre (" Un poème pour transformer la pensée ", " Situations de la poésie contemporaine " et " Permanence et transformations des impostures de la poésie : Roger Caillois aujourd'hui ") reprennent des interventions à des colloques datant de 1998 et 1999, où sont abordées des questions similaires. Dans le dernier chapitre, " Le veau dort ", la démonstration se fait plus pédagogique : l'auteur se livre au jeu de l'explication de texte en faisant figurer des exemples de poèmes qui, selon lui, n'en sont pas. D'autre part, il aborde des questions " extrêmement " contemporaines, comme la résurgence théorique des notions du lyrisme et du sublime.


Il ne s'agit pourtant pas d'éluder les questions que pose H. Meschonnic à la pensée du poème, surtout lorsqu'il estime celle-ci " nécessaire au langage et à la société " (p. 256), et que ces interrogations, il faut bien l'admettre, dévoilent certains présupposés intenables des représentations les plus largement partagées. Tout commence avec la définition des mots " poésie " et " poème ". H. Meschonnic relève dans les dictionnaires deux sources de confusion : d'abord " l'impensé d'une distinction entre la valeur et la définition " (p. 20), entre la poésie comme qualité absolue et le produit ; ensuite, " la présupposition banale du signe comme séparation d'une forme et d'un contenu ". Cette dernière apparaît dans les fausses définitions de la poésie comme forme, comme genre, ou à l'inverse dans la notion de " poésie pure " chez Valéry, qui sépare l'affect et le concept. H. Meschonnic tranche en choisissant d'accorder une place centrale à la notion de valeur : " Penser le poème, c'est penser la valeur. " (p.33). Et il définit la valeur comme la capacité à continuer d'agir dans le présent de toute situation historique. C'est cette activité qu'il nomme la poésie, et que tout poème réinvente.


Une telle définition a des répercussions massives sur les conditions d'écriture d'une histoire de la poésie. On peut même se demander si elle est encore possible, quand tout poème véritable recrée la poésie, et quand l'histoire de chaque poème, qui ne cesse d'agir, ne cesse de s'écrire ? D'où le paradoxe assumé par H. Meschonnic : on n'est jamais mieux placé que dans le présent pour en faire l'état des lieux poétique. En effet, la modernité se définit selon lui comme " la faculté de rester actif sur le présent " (p. 84). La nécessité de la distance critique, de la mise en perspective, n'a plus de sens. Les notions même de " contemporain " et de " courant " " tendent au cliché " (p. 95). Le corollaire de cette vision de l'histoire consiste sans doute chez H. Meschonnic à dater impitoyablement les représentations de la poésie qu'il rejette. Le mot " vieillerie " est le plus méchant sous sa plume. Une pensée ancienne qui veut se faire passer pour neuve commet un péché capital. Mais la modernité d'Aristote contre ces " vieilles nouveautés " est aussi son argument favori. Il faut que la pensée, comme la poésie, soit " un perpétuel commencement " (p.101). Il emprunte la formule à Bernard Noël. La modernité est le contraire du passager, et donc du contemporain. La proposition " La modernité ne s'oppose pas au passé : la modernité est un universel " (p.171) constitue la pierre d'achoppement d'une histoire de la poésie moderne. Henri Meschonnic rejette les notions sur lesquelles Hugo Friedrich (Structures de la poésie moderne, trad. fr. de 1999, Le Livre de poche) s'appuie pour l'écrire : la rupture, l'obscurité, la distanciation, la transgression des académismes.


La deuxième source de confusion dans les définitions courantes et les pratiques de la poésie réside dans la prégnance du schéma du signe. Selon H.Meschonnic, " l'art commence là où le signe finit " (p. 235). L'entreprise même d'une sémiotique poétique, théorisée par A..-J. Greimas en 1982 dans Essais de sémiotique poétique (Librairie Larousse, Paris) est présentée comme vaine au nom de " l'impensé du langage qu'est le continu " (p.156). Il affirme que le langage poétique ne se distingue pas du langage courant au vu des outils de la sémiotique tels que A..-J. Greimas les définit, à savoir les corrélations et les écarts entre " le plan de l'expression et le plan du contenu " (A..-J., Greimas, p. 7). Hanté par la séparation du signifiant et du signifié, sans voir que la sémiotique travaille justement sur la productivité de leurs relations, H. Meschonnic en fait une fatalité pesant sur la pensée contemporaine de la poésie : il y aurait d'un côté les faux poètes et théoriciens de la forme et de l'autre, ceux du sens. Et l'auteur, qui s'insurge contre la tendance dualiste de la pensée contemporaine, n'hésite pas lui-même à opposer le camp du " ludique ", incarné par Jacques Roubaud et celui de l'essentialisation heideggérienne, représenté par Yves Bonnefoy. H. Meschonnic avance une série d'arguments contre la poésie à contraintes, centrée sur la définition formaliste de la poésie qui la sous-tendrait. Et cette définition, hyper-traditionnaliste, excluerait " l'aventure du sujet " (p.119) " qui a toujours fait la nécessité de la poésie ". H. Meschonnic préfère à la contrainte extérieure " la contrainte intérieure " : la distinction est peut-être illusoire, et il faudrait définir la deuxième.


Quant à l'héritage de Heidegger, H.Meschonnic le décèle dans les métaphores de René Char sur l'activité poétique comme dans l'herméneutique de Derrida, en passant par la poésie référentielle de Francis Ponge. Les principaux tenants de cette " idéologie " sont, du côté des poètes, Michel Deguy, Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy, et du côté des critiques, Michel Collot (La Poésie moderne et la structure d'horizon, PUF, 1989), Jean-Claude Pinson, (Habiter en poète, Essai sur la poésie contemporaine, Champ Vallon, 1995), Christian Prigent (À quoi bon des poètes ? P.O.L., 1996), et Jacques Derrida (" Comment nommer ", dans le Cahier Michel Deguy, Le poète que je cherche à être, le Table ronde / Belin, 1996). Henri Meschonnic vise l'ensemble des concepts repris aux analyses d'Heidegger dans Approche de Hölderlin notamment (Gallimard, 1962) : c'est " l'essence de la poésie ", qui est déterminée comme " fondation de l'être par la parole " (Heidegger, p. 52), au sens d'une " libre donation " (p. 53) par le " dire du poète ", qui consiste dans " la nomination des dieux et de l'essence des choses " (p. 54). Alors l'homme peut " habiter poétiquement cette terre " (Hölderlin), ce que Heidegger glose ainsi : " se tenir en la présence des dieux et être atteint par la proximité essentielle des choses ". (p. 54). Or les dieux, ou l'être, advenant comme " voilement-dévoilement ", le nom lui-même doit être " voilant-dévoilant " (Heidegger, p. 249), c'est-à-dire obscur et sacré. Pour H.Meschonnic, ces métaphores spatiales et visuelles, que complètent celles du visible/invisible et celle de la structure d'horizon, sont inefficaces pour penser la poésie : " Non au voir pris pour entendre " (p. 253), écrit H. Meschonnic dans le chapitre qui sert de conclusion au livre : " Manifeste pour un parti du rythme ". " C'est l'écoute, c'est l'oralité comme forme-sujet qui font le poème. Pas la vision. Pas le visible. " (p. 67). Mais les deux dimensions ne peuvent-elles apparaître conjointement dans le poème ? Ensuite, poursuit H. Meschonnic, l'activité visuelle induit l'activité descriptive du " nommer ", platitude du poème. Ce n'est pas le " nommer " qui fait le poème mais le " suggérer ", emprunté à Mallarmé. Car le " nommer " cache une vieille illusion réaliste du langage, " tout le sacré du continu entre les mots et les choses " (p. 67), que H. Meschonnic reconnaît aussi dans la " fable originiste " de la poésie présente dans le discours d'Yves Bonnefoy. Il oublie de dire que la poésie de ce dernier se donne pour tâche incessante d'interroger l'absence des choses dans les mots. Et qu'on peut donc y entendre " l'acte de l'ineffable " qui constitue selon lui l'activité spécifiquement poétique du " suggérer " de Mallarmé.


Mais H. Meschonnic voit ailleurs que dans la " poéthique ", c'est-à-dire la poésie comprise, ou anéantie par Heidegger, la véritable éthique du poème. Il affirme que " le sacré […] est une annihilation du langage, une annihilation du sujet (et de l'éthique), une annihilation de la poésie " (p.109). La question du sujet est récurrente dans l'ouvrage. L'erreur des représentations de la poésie incriminées tient à leur attachement aux sujets psychologique ou philosophique. H. Meschonnic postule un sujet spécifique du poème dont la définition reste vague, et qui renvoie au " poème, énonciateur " de Mallarmé. C'est lui qui nous constitue tous comme sujets : " Pas de sujet sans sujet du poème ". Il faudrait interroger ce pouvoir, tout comme la distinction que H. Meschonnic fonde sur lui, entre le récit et le poème : le premier resterait dans la nomination, et donc l'acceptation-célébration de ce qui est. Il ne formerait pas une " subjectivation maximale du discours " (p. 248). Le second " ne célèbre pas, il transforme " (p. 249). Il transforme notre rapport au monde, et donc la vie elle-même, par la grâce du rythme qui est "LA forme-sujet" (p. 248), ou le mouvement de tout dont nous pouvons participer. C'est à cette fonction à la fois très simple et très générale qu'aboutit la réflexion de H.Meschonnic sur la poésie. Et il peut paraître étonnant qu'avec une vision si exigeante de la poésie, H. Meschonnic n'ait pas trouvé à respirer dans les blancs d'André Du Bouchet lorsqu'il cite des extraits de L'ajour (Gallimard, 1998) : là où il ne voit que le " vide " asphyxiant (p.197) de ce qui est dit, nous sentons le souffle du poète.


Caroline Andriot-Saillant
Doctorante à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris-IV)

http://www.fabula.org/revue/cr/161.php

dimanche 7 mars 2010

Ritmo e traduzione

EMILIO MATTIOLI
RITMO E TRADUZIONE

Ritmo e traduzione 88-7000-365-5
Titolo: Ritmo e traduzione
Sottotitolo:

Autore: Emilio Mattioli
Curatore:
Anno: 2001
Formato cm: 11.0x19.0
Numero Pagine: 78
Numero Edizione: 1
Numero Volumi: 1
Argomento: Traduttologia
Collana: Strumenti
ISBN: 88-7000-365-5




I contributi qui raccolti in questo volumetto sono nati per occasioni diverse e mostrano una ricerca in corso, ma sono strettamente legati dall'argomento che studiano: la traduzione e dal metodo con cui l'affrontano: quello della fenomenologia critica. Credo che la fedeltà a Luciano Anceschi risulti evidente come altrettanto evidente credo risulti il forte influsso della lezione di Henri Meschonnic. Questo influsso non consiste tanto nella assimilazione delle sue posizioni quanto in una riflessione su di esse che è un esercizio critico obbligatorio per chi non voglia adeguarsi supinamente alle correnti oggi di moda. Il concetto chiave elaborato da Meschonnic è quello di ritmo che non è quello tradizionale e banale, il ritmo naturale inteso come successione regolare, periodica, cadenzata, il ritmo del cuore e il ritmo delle stagioni, e neanche il ritmo della metrica, dato dall'alternarsi di lunghe e brevi nella metrica quantitativa e di sillabe toniche e atone nella metrica accentuativa. Il ritmo è invece per Meschonnic "l'organizzazione del soggetto come discorso nel e attraverso il suo discorso", il movimento della parola nel linguaggio. Il ritmo risulta così contrapposto al segno. "Il ritmo è il modo di pensare il continuo che il discontinuo del segno non ha. Lo stile è la nozione che il segno produce per mascherare questa mancanza". Negli studi qui raccolti il ritmo nella accezione di Meschonnic interessa soprattutto per il problema della traduzione, ma la portata della nozione è molto più ampia ed ha conseguenze deflagranti sugli assetti attuali dei saperi che si tendono però a ignorare. Quello che sicuramente io accetto da Meschonnic al di là di alcune innegabili differenziazioni, è la violentissima scossa alla pigrizia dei luoghi comuni e l'invito a ripensare l'attività traduttiva in termini nuovi. Non c'è dubbio che il pensatore più originale in questo campo di questi anni sia proprio lui. - Emilio Mattioli

Prezzo: € 5,00

mercredi 3 février 2010

Peretz Markish, poète yiddish

"Peretz Markish, poète yiddish", recension de Le Monceau et autres poèmes, traduits du yiddish et présentés par Charles Dobzynski (L'Improviste, 2000) dans Europe n° 865, mai 2001, p. 347-349.

lundi 1 février 2010

Pascal Michon, Eléments d'une histoire du sujet


Recension par HM de Pascal Michon, Eléments d'une histoire du sujet (Kimé, 2000) dans Europe, n° 861-862, janvier-février 2001, p. 323-324.

Jacques Eladan, Lueurs partagées, autobiographie


Recension par HM de Jacques Eladan, Lueurs partagées, autobiographie (éd. NM7, 2000) dans Europe n° 863, mars 2001, p. 344-345.

Joëlle Zask, L'Opinion publique et son double. I: L'Opinion sondée; II: John Dewey, philosophe du public


Recension par HM de Joëlle Zask, L'Opinion publique et son double. I: L'Opinion sondée; II: John Dewey, philosophe du public (L'Harmattan, 2001) dans Europe n° 863, mars 2001, p. 343-342.

Recension par Serge Martin de Le Rythme et la lumière.



Recension par Serge Martin de Henri Meschonnic, Le Rythme et la lumière. Avec Pierre Soulages(Odile Jacob, 2000) dansEurope n° 863, mars 2001, p. 346-348.

vendredi 22 janvier 2010

Sollers sur la traduction des Psaumes par Henri Meschonnic

En français, on ne l’a jamais lue que dans des traductions de traductions. Henri Meschonnic rend enfin Dieu audible : paroles sortant de la brume cléricale pour exposer l’épouvante, l’appel au nom divin et à sa promesse de joie.

Dieu se plaint depuis longtemps : il trouve qu’on l’a toujours mal écouté, mal entendu, mal lu ; qu’on a méconnu sa parole, son rythme, son enseignement, son souffle ; que son évidence, en somme, a été et reste sans cesse déniée, caricaturée et détournée vers d’autres fins que les siennes. Dieu n’est pas le terrible ou le bon Dieu qu’on croit, il n’aime pas les sacrifices, les cultes, les attitudes religieuses ou morales, il déteste qu’on le prenne au premier degré et qu’on emploie son nom en vain, il s’irrite d’être compris trop vite ou à demi, il s’afflige surtout des traductions de lui qui pullulent sur le marché biblique. La Bible ? Oui, d’accord, on connaît. Mais dans quelle version la lisez-vous ? On racontera ici, une fois de plus, l’histoire de cette brave dame catholique qui voit un vieux monsieur ne payant pas de mine en train de lire un livre. « Vous lisez quoi, cher monsieur ? — La Bible, madame. — Mais en quelle langue ? — En hébreu. — Ah bon, la Bible a aussi été traduite en hébreu ? »

Quel étrange roman débordant, qui envahit aussi bien les bibliothèques que les tables de nuit d’hôtels. Dieu, le seul vrai Dieu, a parlé, on l’a transcrit, on l’a adapté, commenté, révéré, cité, découpé, discuté, réfuté ; on continue à se disputer sur son incarnation éventuelle et sa résurrection supposée ; on a prétendu qu’il était mort, mais sans retrouver son corps ; on lui attribue des tonnes de convulsions et de fanatismes ; on l’entend encore psalmodié, hurlé, proféré, dilué, mais de quoi s’agit-il en fait ? De littérature ? De poésie ? De cinéma ? De bande dessinée ? De pathologie récurrente ? Seule certitude : il y a un texte, et son fonctionnement peut donner le vertige car il semble bien être infini. En réalité, le scandale est là : cette infinité dérange. On ferait tout et n’importe quoi pour la limiter, la canaliser, l’affadir, l’oublier, la rejeter, voire l’exterminer. Peine perdue : le livre est là, on l’ouvre, les surprises surgissent, et on peut longuement s’étonner de voir passer à travers lui des foules entières, saints, sages, justes, criminels, clercs, érudits. C’est une question de langage, une épreuve physique par rapport à lui.



L’oeuvre d’Henri Meschonnicest déjà importante, et il serait temps qu’elle soit reconnue comme révolutionnaire dans notre misérable époque spectaculaire. Oh, sans grands mots : une indignation à peine contenue, un humour froid, une précision percutante, une science, une passion. Meschonnic traduit la Bible, et la démonstration est faite que nous n’avons eu entre les mains, jusqu’à présent, que des approximations ou des recouvrements, tradition hellénique ou chrétienne, compromis du rabbinat, dévotion, timidités, voiles. « L’Occident ne s’est fondé que sur des traductions et, pour le Nouveau Testament, fondement du christianisme, des traductions de traductions de traductions... Si l’anglais et l’allemand ont eu un original second, avec la King James Version et avec Luther, le français n’en a jamais eu. » Voilà le point essentiel. Dieu, en français, est quasiment inaudible, à moins de le prendre pour Victor Hugo. Il faut donc qu’une énergie particulière, simultanément poétique et de traduction, nous fasse franchir cette surdité acquise, sirop, emphase ou répulsion. Le poème, pour Meschonnic, est une « force-sujet dans le langage », et les versets de la Bible sont cette force qui n’a pas encore été dégagée comme telle.

Rien ne le montre mieux, aujourd’hui, que la parution éclatante des Psaumes sous le nouveau titre de Gloires . De la belle complainte on passe à l’interpellation directe, de la « bondieuserie » à une sorte de guerre permanente et abrupte, où les accents, les te’amim, jouent un rôle fondamental. Ce terme hébreu est le pluriel de ta’am, qui veut dire goût. La Bible est une guerre du goût. Son parler-chanter (du moins dans Gloires) doit s’entendre comme un « goût dans la bouche » - à la fois goût et raison -, comme « une physique du langage ».

Parler, chanter, raisonner sont une même substance qui peut être écoutée par Dieu, à qui on demande de prêter l’oreille. Gloires est plus fort que psaumes, à la tonalité idyllique, et sans aucun doute préférable à louanges, dont Meschonnic dit drôlement que cela aurait « un côté Saint-John Perse », comme s’il s’agissait d’une « adoration vague et d’une acceptation du monde et de son histoire ». Mais non, voyons : rien de plus tendu, de plus tremblant, de plus dramatique que ces paroles sortant enfin de la brume cléricale pour exposer l’épouvante et la peur du gouffre, l’appel au nom divin et à sa promesse de joie. La Tora n’est pas la Loi, mais l’Enseignement. Les Gloires sont des situations d’abîme : c’est l’homme qui risque d’être avalé, raflé, détruit par ses persécuteurs réels, jeté au trou, mais qui garde confiance dans son « Dieu de la multitude d’étoiles ». On presse Dieu d’écouter, d’intervenir, de parler, de trancher. Il l’a fait, il peut donc le refaire.

Des décalages justifiés de mots, et chaque fois des pans entiers de représentations fausses s’effondrent. Ne dites plus « péché » ou « pécheurs », mais plutôt « égarement », « égarés ». Les pécheurs sont des égarés et les méchants sont des « malfaisants ». Beaucoup d’égarés, beaucoup de malfaisants, ça se prouve. Voulez-vous retrouver le sens d’Amen ? Dites : « C’est ma foi. » Vous avez l’habitude d’Alleluia ? Entendez : « Gloire à Yah ». Ne récitez pas « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » mais « à quoi m’as-tu abandonné » (ce n’est pas du tout la même chose). Traduction Dhorme (Pléiade) : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament annonce l’oeuvre de ses mains. » Traduction Meschonnic : « Le ciel proclame la splendeur du dieu, et l’oeuvre de ses mains est ce que raconte le déploiement du ciel. »

Autre forme, autre scansion, autre disposition des mots sur la page, avec des blancs significatifs de respiration. Début des Gloires : « Bonheur à l’homme qui n’a pas marché dans le plan des malfaisants et dans le chemin des égarés. » Ce « Bonheur à » est en effet bien préférable à « Heureux celui qui » ( « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » ). Au passage, on signalera à ceux qui se plaignent des textes comportant trop de citations le très bel essai de Meschonnic sur Walter Benjamin dans Utopie du juif , rappelant qu’il s’agit là d’un art très ancien (le Talmud, par exemple). Principe de montage permettant un autre rapport à l’Histoire. « Les citations dans mon travail, écrit Benjamin, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions. »

Les touristes de l’existence détestent ces rappels bibliques. On les comprend. Dans Gloires, la partie est rude. Il y a là un certain David, un des plus grands poètes de tous les temps, dressé dans une position limite : vous sentez passer sur lui la peur, le frisson, le spasme, la panique, la souffrance jusque dans les os ; vous le voyez inlassablement aux prises avec le mensonge, la corruption et la fraude. Il a sa musique, sa conviction, ses « prières secrètes », son murmure, jour et nuit, même s’il est courbé, épuisé, pourri, les tripes brûlantes. Il n’a plus de force, son coeur va trop vite, il est abandonné, il va devenir sourd, muet, aveugle, pendant que ses ennemis sur lui « se grandissent ». Le tumulte l’entoure, il patauge dans la détresse et des marais de boue, mais il persiste à chanter ce Dieu « qui maintient les montagnes dans sa force ». D’un côté la fosse, la mort et les amis de la mort ; de l’autre le roc, un grand oiseau aux ailes protectrices, la vie. Autant dire que Gloires est un livre d’une actualité brûlante.

Philippe Sollers, Le Monde du 18.05.01.